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1. Local, le lieu de tous les possibles

11mn16/03/2026
Temps de lecture : 11mn|Article du 16/03/2026
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Alors que les élections municipales sont en cours, et que se pose la question du pouvoir de l’action locale, c’est un drôle de sentiment qui prévaut. Notre récente enquête IFOP l’a montré, en 2025, 59 % des personnes habitant en milieu rural estiment que leur territoire est « abandonné » et 48 % qu’il est « en déclin », soit une hausse de 13 points par rapport à 2023 ! Pourtant, malgré les difficultés, ces mêmes habitants témoignent d’un très fort attachement à leur territoire : 88 % d’entre eux se disent satisfaits de vivre dans leur commune et s’engagent activement dans la vie locale. La ruralité reste très largement associée à des territoires « agréables à vivre » (pour 95% des ruraux ; 85% du grand public) qui « gagneraient à être mieux connu ». Elle entretient sa désirabilité grâce à des atouts bien ancrés dans les esprits : meilleure qualité de vie, air moins pollué, calme, proximité avec nature – tandis que le numérique n’est plus identifié comme un frein déterminant à l’installation en milieu rural (cité par seulement 9% des ruraux et 17% du grand public).

« Même si de nombreux maires sortent de leur mandat fatigués et avec le sentiment d’un travail empêché, 58 % d'entre eux envisagent de se représenter »

Même paradoxe au niveau des élus. Une étude menée sur les démissions des maires conduite avec l’Association des Maires de France (AMF) dans le cadre de l’Observatoire de la démocratie de proximité, montre que lors des trois derniers mandats, entre 2008 et 2026, le nombre moyen de démissions de maires est passé de 129 à 417 par an. Mais dans le même temps après un mandat 2020-2026 difficile (crise sanitaire, inflation, guerre en Ukraine, instabilité politique nationale…), près de six maires sur dix (58 %) envisagent de se représenter. C’est davantage qu’en 2019, « même si de nombreux maires sortent de leur mandat fatigués et avec le sentiment d’un travail empêché », constatent les auteurs de l’étude, Martial Foucault, professeur des universités à Sciences Po et Pierre-Henri Bono, chercheur au Cevipof. Malgré un goût d’inachevé, les élus repartent donc au combat, qui plus est avec le soutien de leurs électeurs ! Car, toujours selon les mêmes organismes (AMF et Cervipof) près de 6 Français sur 10 souhaiteraient que leur maire se représente et qu’il soit réélu. 73 % des personnes interrogées se déclarent en effet satisfaites de l’action de leur municipalité, excepté dans les très grandes villes où l’on trouve seulement 6 personnes satisfaites sur 10. Les citoyens des communes de moins de 10 000 habitants jugent très favorablement l’action du maire, soit parce qu’il a conduit des réalisations importantes pour la commune depuis 2020 (« maire bâtisseur »), soit parce qu’il a des projets d’avenir (« maire visionnaire »). 
Dans « La démocratie du quotidien », Cédric Szabo, le directeur de l’association des maires ruraux pointe cette réelle possibilité d’agir au niveau communal. « Les Cassandre prédisent le pire, écrit-il. Ainsi y aurait-il une « crise des vocations ». C’est méconnaître la force de cette « France de partout ». Pas celle d’en bas, expression qui trahit une condescendance malsaine, mais cette France qui vit, qui proteste, et surtout qui agit tous les jours où qu’elle soit. Plus que jamais, la France a besoin de ses maires, de ses élus, aux avant-postes d’une société fracturée. Quand la vie politique nationale tourne en rond, la commune reste un repère. Chaque jour, elle investit, innove, crée du lien, transforme, réinvente. ».

     

 

    « Il est encore temps de pousser la porte de la mairie ! »
    Lire l'interview de Cédric Szabo

 

L’accès aux soins, le logement, la mobilité, sont quelques-unes des préoccupation récurrentes des français en général et des habitants des zones rurales en particulier, qui faute d’action efficace au niveau national trouvent des solutions sur le terrain.

Ainsi, pour pallier au manque de médecins, des soignants et des habitants s’engagent pour créer des centres de santé basés sur le concept de santé communautaire. Inspirés des centres créés par les Black Panthers aux États-Unis et des centres de santé qui existent au Québec ou en Belgique, ils visent à agir sur la santé des habitants d’un territoire, de manière globale, en identifiant des priorités et des besoins qui leurs sont spécifiques. Le premier s’est implanté  dans les anciens locaux de la poste de la petite ville de Langon, 1500 habitants, en Ille-et-Vilaine. Ici, les habitants peuvent voir des médecins, des travailleurs sociaux, une orthophoniste… ou simplement prendre un café, pour rompre l’isolement ! Il existe déjà une douzaine de centres, et autant de projets en cours de création. 


Autre solution imaginée par le collectif Médecins Solidaires fondé en 2022 par le Dr Martial Jardel et l’association Bouge ton coq ! : proposer aux généralistes d’exercer une semaine par an dans un cabinet situé dans une zone où l’offre de soins est insuffisante. La commune met à disposition un local et le matériel médical, tandis que le collectif se charge des frais annexes : administration, logements, transports et embauche de secrétaires médicales. Un premier test dans la Creuse ayant fait ses preuves, l’association en est à l’ouverture de son cinquième cabinet, et compte près de 1000 médecins, sachant qu’il en faut une cinquantaine pour faire fonctionner un centre médical.  

Sur un autre sujet aussi complexe que celui du logement, et alors que 58 % des Français éprouvent des difficultés d’accès au logement, les communes peuvent agir, même si le département et l’État sont en première ligne. La ville de Saint-Malo a été ainsi la première en France à oser réguler le nombre de locations touristiques. Au départ, c’est une malouine, exaspérée de voir sa ville transformée en parc d’attraction, qui a monté l’association « Saint Malo j’y vis j’y reste », et porté le dossier en justice pour obtenir un droit de regard sur la fréquentation de son immeuble. Le dossier atterrit sur le bureau du maire, qui s’en saisit, et instaure un quota de logements touristiques par quartier. Résultat : il y a environ 1 760 meublés de tourisme de courte durée à Saint-Malo aujourd'hui, contre plus de 3 000 en 2020.

Autre problématique, autre politique :  à Guingamp (Côtes d’Armor), 7 000 habitants, soit 28% des résidents, vivent sous le seuil de pauvreté. Cette ville est aussi l'une de celle qui respecte le plus la loi SRU, relative à la solidarité et au renouvellement urbain, qui oblige toute ville de plus de 3 500 habitants à proposer au moins 25% de logement social. Alors que la moitié des communes ne respectent pas cette loi, essentiellement par crainte de perdre les élections, le maire de Guingamp a enchainé déjà deux mandats et en brigue un troisième… Dernier exemple, et à une tout autre échelle, c’est grâce à l’implication de l’association Familles Rurales, que dans l’Aude des habitants de la municipalité de Boutenac, ont proposé de réhabiliter le logement communal de l’école inoccupé depuis six ans pour y loger une famille de réfugiés ukrainiens

Sur la question des mobilités, élus et associations ont des capacités d’agir encore plus efficientes, surtout s’ils se coordonnent. Rappelons que 15 millions de Français se trouvent actuellement en situation de précarité de mobilité, selon le Baromètre des Mobilités du Quotidien 2024, un phénomène qui touche tout le monde, des plus jeunes aux plus âgés. Dans les zones rurales, la forte dépendance à la voiture pour les trajets quotidiens, combinée à la hausse des prix des carburants, a exacerbé cette précarité. Selon la récente enquête de Familles Rurales « Territoires ruraux : perceptions et réalités de vie » réalisée par l’IFOP, seulement 37% des ruraux se déclarent satisfaits des solutions de mobilité locales, contre 62% du grand public. 

Face à ce constat, Familles Rurales s’est emparée de la question, et les associations apportent de nombreuses solutions locales, souvent basées sur la solidarité et l’entraide, comme le montre le projet "Vhélio" de transport solidaire initié par l'association Familles Rurales de Damville.

 

Le transport solidaire chez Familles Rurales

À travers ce reportage, découvrez comment nos conducteurs bénévoles se mobilisent au quotidien pour offrir une solution de mobilité à la demande, humaine et solidaire.

Découvrir les projets mobilités Familles Rurales →  

 

Même sur le sujet des dessertes ferroviaires, pour lequel le maire n'a en principe aucune compétence, il est possible d’agir. Pour Frédéric Gineste, conseiller départemental du Lot, en charge des mobilités, le rôle du maire est alors de « lancer des alertes médiatiques, faire du vacarme politique, interpeller la presse,  monter des coups avec des associations et des usagers ». C’est le combat qu’ont mené des élus du Lot avec certaines associations, et qui a permis de maintenir un minimum de lignes vitales pour le département.

« Il faudrait remettre au cœur des programmes électoraux, la société civile, son importance sociale, économique et politique »

Comment renforcer ce pouvoir d’agir des citoyens autrement qu’en appelant à des manifestations ? « S’il existe déjà des dispositifs consultatifs impliquant les citoyens et les citoyennes, il est temps de se donner les moyens de passer à la co-construction sur un plus grand nombre de sujets », estime Roger Sue, sociologue. Le renforcement de la légitimité du citoyen dans la construction des décisions, tant au niveau local que national, alimente le cercle vertueux par lequel il se sent investi d’un pouvoir d’agir.  Il faudrait donc remettre au coeur des programmes électoraux, la société civile, son importance sociale, économique et politique ». Et pour cela, R. Sue a deux propositions : remettre au centre la question du service civique, pour en faire un service universel auquel tout le monde aurait accès quel que soit son âge et sa condition, salarié ou non. Et faire rentrer la vie civique et l’engagement à l’intérieur de l’école, « pour rentrer de plain-pied dans une vraie société de la connaissance qui concernent le lien social, la capacité de développer les compétences transversales, à se lier, à prendre des initiatives, à rentrer dans des équipes, commente-t-il… Je ne vois pas pourquoi l’engagement serait moins important qu’un cours de math ! »

 

Portrait de Roger Sue

 

    « Nous vivons une révolution du lien social »
    Lire l'interview de Roger Sue → 

 

Pourtant, les moyens des associations ces dernières années ont été considérablement réduits. En 2025, une association employeuse sur deux a perdu du financement public. C’est sous le mot d’ordre « Ça ne tient plus ! » que le 11 octobre 2025, plus de 350 actions ont été organisées dans toute la France, pour alerter sur cette crise sans précédent.

« Au regard de l’apport de l’action associative sur le développement local, le financement du tissu associatif ne peut être considéré comme une simple charge, estiment les portes parole du Mouvement associatif. Il s’agit d’un investissement essentiel dans l’intérêt général, contribuant à l’attractivité et au dynamisme territorial. Car comme les associations, les collectivités subissent une situation budgétaire sous tension qui les oblige à repenser leurs activités alors qu’elles gardent une confiance certaine des concitoyens ; Dans un contexte économique et budgétaire contraint également pour les communes, il ne s’agit pas seulement de financer plus, mais de financer mieux ».

Appelant à « (Re)faire commune », le Mouvement associatif invite donc les élus, à travers 12 engagements, à mieux accompagner les associations sur le terrain, à renforcer leur partenariat, à leur faciliter l’accès aux supports logistiques, rappelant que les associations permettent de faire œuvre commune, d’inclure, d’animer, et aussi d’intégrer tous les habitants, les nouveaux comme les plus isolés, bâtissant une société qui ne laisse personne de côté.

Dans le quotidien de leurs mandats, les élus auront besoin de ces citoyens très engagés dans la vie associative, et dont la motivation première est de dynamiser leur territoire, loin devant le soutien à une cause nationale ou internationale.  
Car sur les sujets qui les préoccupent le plus, c’est-à-dire selon notre sondage Ifop l’accès aux services publics et au système de soins, leur participation est décisive. Les politiques publiques sont d’autant plus efficaces qu’elles sont relayées, voire portées, par la société civile organisée.

Familles Rurales : 10 propositions pour vivre mieux dans nos communes rurales

couverture 10 propositions pour vivre mieux dans nos communes rurales

Pour aller plus loin :

Étude Familles Rurales IFOP « Territoires ruraux : perceptions et réalités de vie  », octobre 2025 → 

Familles Rurales : 10 propositions pour vivre mieux dans nos communes rurales  →

Le Mouvement associatif | 12 engagements pour soutenir le tissu associatif local et répondre aux besoins des territoires

Banque des territoires | Quel est le nouveau mode de scrutin dans les communes de moins de 1000 habitants ?

En savoir plus sur le réseau des centres de santé communautaire →