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4. « Nous vivons une révolution du lien social »

6mn20/02/2026
Temps de lecture : 6mn|Article du 20/02/2026
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Roger Sue
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Interview de Roger Sue
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Sociologue
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Sociologue, Roger Sue a enseigné à l’Université de Paris V, l’Université de Caen et à l’Université Paris Descartes-Sorbonne. Chercheur au Cerlis-CNRS, il est également président du groupe d’experts de Recherches et Solidarités et administrateur de la Fonda, qui accompagne le développement de la vie associative depuis plus de 40 ans. 

Quel est le moteur du lien social aujourd’hui ? 

Nous vivons une véritable révolution du lien social, que j’ai théorisée il y a déjà quelques années. Pendant la plus grande partie de l’histoire des sociétés, l’individu a construit son identité par son appartenance hiérarchisée à des groupes emboîtés : famille, clan, métier, classe sociale, nation (avec des variantes : caste, groupe religieux, etc.). L’affaiblissement de ces groupes et de leur emboîtement symbolique s’accompagne d’une recomposition du lien social. Aujourd’hui chacun se considère comme un individu singulier, ce qui entraine une forme d’égalité aux autres. Pour le dire simplement, « tout le monde se prend pour quelqu’un ». Mais dans le même temps, le moteur de ces individus particuliers ce sont leurs liens sociaux, leurs relations entre eux. Pour exister en tant qu’individu, il faut être en relation permanente avec les autres, via les réseaux sociaux notamment. Du coup, la valeur de l’égalité change de sens : nous ne sommes plus égaux par l’équivalence de nos conditions mais par la reconnaissance de la singularité de chacun. Le moteur du lien social n’est plus l’observance des règles (langue vernaculaire, rituels, symboles, costume, comportements sociaux divers) mais l’engagement nécessaire à la diversité des liens sociaux. Le concept d’individu relationnel, rendu possible par la multiplication et l’intensification des liens horizontaux, est constitutive de ce que j’appelle une relation « d’associativité ». L’individu n’a pas seulement plus de relations, virtuelles ou réelles, il est lui-même devenu un maillon de la « Toile ». Plus il s’affirme, plus il développe un composé de relations qui lui confère une identité « mobile » faite de multiples « avatars ». Il se définit ainsi par une sorte d’associativité permanente qui caractérise l’évolution du lien social aujourd’hui.

Comment ces nouveaux liens sociaux s’articulent avec le politique ? 

Mal ! Contrairement à ce que l’on peut entendre parfois, la crise des institutions traditionnelles n’est pas due à un individualisme exacerbé. Il y a un effet de ciseau entre une société civile montante et une société politique figée et immobile, voire déclinante. On note aussi une véritable opposition entre des institutions qui fonctionnent encore sur un mode vertical, et des liens qui se construisent en famille, entre amis, entre collègues, grâce aux réseaux, de façon horizontale. L’individualité exaltée par l’égalité et l’expression de soi, comme je l’ai dit plus haut, ne peut pas se satisfaire d’un écrasement pyramidal toujours à l’œuvre dans les entreprises, dans les partis politiques. Pourtant, à la différence de certains pays européens aux pouvoirs mieux équilibrés, la mairie est en France la seule institution politique recevant plus d’opinion positives que négatives. Selon le baromètre de la confiance politique (sondage Cevipof/opinion Way, février 2023), 53% des français font confiance à leur municipalité, contre 30% à l’institution présidentielle, 28% à l’Assemblée nationale, et 26% au gouvernement !

Vous rappelez que le monde associatif est le premier employeur de France ? 

Il représente 10 % de l’emploi privé, ce qui est bien plus que l’industrie automobile ou la sidérurgie ! Avec plus de 74 000 nouvelles associations créées entre juillet 2024 et juin 2025, la France retrouve l’un des niveaux les plus élevés jamais enregistrés depuis 2015. Cette vitalité témoigne d’un fort désir d’initiative et de lien social, particulièrement dans les domaines culturels, sportifs et de loisirs, qui représentent plus de la moitié des créations d’associations. Seul bémol : le nombre de bénévoles est en hausse mais le nombre de salariés de ces associations est en baisse.

Le pays compte aujourd’hui 1,6 million d’associations actives, dont 9 sur 10 fonctionnent sans salarié, portées uniquement par l’énergie et le temps donné par près de 13 millions de bénévoles. Parmi eux, 5,5 millions s’impliquent chaque semaine, formant la colonne vertébrale du monde associatif. Toujours fragile, elle semble se consolider : 11 % des Français déclarent aujourd’hui s’engager chaque semaine, contre 9 % en 2023 et 2024. (source : La Fonda, https://fonda.asso.fr/system/files/fichiers/La-France-benevole-26-05-2025-.pdf, 20 février 2026)

Aujourd’hui, pas une mairie ne peut gouverner sans prendre en compte ces associations. Avec la décentralisation, les collectivités ont souvent perdu en autonomies et en ressources propres, la suppression de la taxe d’habitation vient d’ailleurs de leur porter un coup extrêmement dur.   Certaines municipalités ont recours aux associations pour repeindre leurs locaux !  

Dans votre dernier livre, vous faites le constat d’une mauvaise représentation des citoyens ? 

Les questions sociales posent de nombreux problèmes aux pouvoirs publics. Dans des domaines comme la prévention, la santé ou encore l’éducation, le logement, la lutte contre le réchauffement climatique les réponses restent souvent insuffisantes. Les associations, elles, permettent de répondre à ces problèmes. Depuis 1971, les associations sont parties intégrantes du bloc de constitutionnalité. Mais les décrets d’applications ne sont jamais parus pour qu’elles aient véritablement un accès direct à la représentation. 

Une concertation publique officielle des associations serait utile non seulement pour des propositions de loi émanant de la société civile organisée, mais aussi en réaction aux projets de loi de l’exécutif ou du parlement. Le rôle et la place du CESE (conseil économique social et environnemental) sont ici décisifs. Celui-ci a gagné en importance, avec la réforme du 15 janvier 2021 qui le proclame « chambre de participation citoyenne ». Avec des avis mieux pris en compte, la responsabilité et l’organisation de conventions citoyennes (climat, fin de vie) sont devenues des instruments de gouvernance à part entière. Mais ce rôle reste consultatif, secondaire au regard des deux autres chambres, assemblée nationale et sénat. Souvent critiquée pour faire le jeu des corporatismes, à tort et à raison, la composition du CESE pourrait être remaniée. En tout cas le CESE est une institution essentielle si on a l’ambition de réunir le politique et la politique, la participation et la représentation.  

Bibliographie : 

Roger Sue a notamment publié Le spectre totalitaire, Repenser la citoyenneté, Ed Les Liens qui libèrent, 2020, et Pourquoi sommes-nous si mal représentés ? Le réveil citoyen, Ed Les Liens qui libèrent, 2024.